L’univers
Le couteau
La matière
La couleur
Le partage
Ma démarche artistique
Peindre est un besoin vital, essentiel, primaire. Un rendez-vous privilégié et intime avec un monde plus grand dans lequel les barrières tombent une à une au fur et à mesure de la nuit. Peindre est aussi une occasion de me rapprocher de ceux qui me manquent tant, probablement n’y a-t-il de meilleur médium. Peindre est enfin une quête incessante, une recherche obstinée d’une forme d’expression brute pouvant faire l’économie des mots.
Travailler des grands formats change radicalement la donne. Un 50*100 cm est un objet manipulable sur lequel on a une emprise physique. On peut l’attraper d’une seule main et le contraindre facilement. Un 2 mètres inverse le rapport de force, plus lourd à porter, plus difficile à accrocher, plus long à peindre, plus complexe à appréhender. On pressent d’emblée que les règles du jeu ont changé et qu’elles ne sont pas forcément en notre faveur. L’enfant n’est pas né qu’il s’est déjà émancipé du créateur. Le rapport physique est plus exigeant et d’autant plus passionnant.
Je me suis longtemps demandé comment Pierre Soulages avait pu consacrer une si grande partie de sa vie au noir. Pour comprendre, j’ai fait un noir, puis deux, puis trois, etc., et j’ai eu ma réponse. Evidente, naturelle. L’association du noir au malheur, à la désespérance, à la mort dans l’imaginaire collectif me semble impropre ou à tout le moins réductrice dans le cas de la peinture. Le noir se situe très au-delà de ces considérations socioculturelles. Plus de faux-semblants, plus d’artifice, plus d’outrance, travailler le noir revient à engager un dialogue intime, sincère et sans détour avec soi. Et parfois avec l’autre. Une tentative d’approcher de sa ou ses vérités sur une terre d’exploration infinie.
À la seconde où je mets du cadmium foncé sur mon couteau, mon rythme cardiaque s’accélère et je me mets à légèrement trembler d’excitation, ne respirant que par à-coups. Faire des rouges est très similaire à une rencontre amoureuse foudroyante. La tension est là, le rythme est primordial, la dynamique est essentielle, la concentration doit impérativement tenir du début à la fin. Un rien pourra, à n’importe quel moment, remettre en cause la réussite finale du tableau, tout comme une odeur furtive ou un regard volé remettra en cause l’étrange aventure de la séduction. L’intensité est totale. Une blitzkrieg artistique.
Travailler le bleu peut être une respiration ludique et poétique à la manière d’une jolie rencontre imprévue et légère qui s’en va laisser de délicats souvenirs. Mais la nuit n’est jamais loin et le bleu aime à s’en emparer dans un processus qui devient alors beaucoup plus introspectif et dense. Il s’impose alors comme une évidence venant du plus profond de l’âme. Entre réflexion et sérénité.
Le blanc est en occident la couleur du mariage et de la pureté. Il est pour moi celle de la souffrance passée, de l’âpreté, de la mémoire traumatique. J’en m’en écarte, je m’en méfie, je la tiens à distance, ni trop près ni trop loin, comme un mal nécessaire. Travailler le blanc me ramène à toutes ces heures passées, enfant, dans l’univers psychiatrique à visiter des proches qui s’y étaient échoués. Avec le temps va, tout ne s’en va pas.
Le marron a une dimension terriblement organique. La couleur ne se dévoile jamais complètement, préférant garder sa part de mystère. La terre d'ombre naturelle me renvoie invariablement à ces terres lointaines explorées où j'ai expérimenté la guerre. Je mets de l'ombre naturelle et brûlée sur ma toile et me voilà projeté vingt ans en arrière au milieu d'un Kaboul en feu et en ruines. Avec cette odeur de fer chaud si caractéristique.